COLLOQUE INTERNATIONAL
Magie : rites, formules, enchantements, correspondances de signes
« Les asiles d’aliénés sont des réceptacles de magie noire conscients et prémédités » : avec cette formule fulgurante, qui sert de prélude à l’inacceptable dernier vers (Pourquoi ?) sur lequel s’achevait Artaud le Momo, le fondateur du théâtre de la cruauté établissait un lien douloureux entre la psychiatrie et la magie – un mot qui, encore aujourd’hui, ouvre autant d’horizons d’espoir pour la réalisation de ses propres pulsions de libido que de marges de manipulation. Ce n’est pas par hasard si le mage « a en quelque façon l’Autre “dans sa poche”– ce qui revient sous la forme vulgarisée du prestidigitateur, faisant sortir des lapins du chapeau à foison » , comme le rappelle Assoun : car c’est l’Autre qui accorde au magicien « un certain savoir-faire » lorsqu’il accepte de se mettre « en rapport avec lui sous forme d’incantations – par où s’exerce sa puissance théurgique. C’est parce qu’il travaille du chapeau – trivialité ici éloquente – que le psychotique lui-même exerce ses prestiges ». En fait, un sujet aussi complexe que la magie nécessite une multiplicité de perspective et de méthodologies au moins aussi grande que le nombre de lapins sortis par dizaines des chapeaux dont parle Assoun. Concept que l’on peut situer dans le domaine des études sur l’imaginaire, comme le souligne Cecilia Gatto Trocchi, la magie peut être définie d’un point de vue sémantique comme l’ensemble de« rites, procédures occultes et artifices techniques » auxquels, selon la conception commune propre à une époque et à une culture données, on reconnaît la capacité incontestable de produire des phénomènes « considérés comme extraordinaires par rapport aux croyances et aux connaissances naturelles » caractérisant les époques et cultures en question (Boudet 2006). Comme le montre le poème d’Artaud cité en introduction, le relativisme mis en évidence par Boudet semble en effet déjà inscrit dans l’histoire étymologique du terme : dérivé du grec mageia, lui-même issu d’« un terme iranien qui désignait l’art des prêtres de la Perse antique », le latin magica prend de plus en plus une connotation sémantique négative avec Augustin et Isidore (Boudet). C’est grâce à ces auteurs que s’amorce un processus de dévalorisation à grande échelle des « artifices des arts magiques », qui finissent par être relégués au rang de simples « superstitions » et de résidus du paganisme. Les observations de Hansen semblent tout aussi fécondes ; le savant fait le point sur l’idée de la magie en tant que « manipulation de signes » – une perspective qui non seulement ouvre un vaste horizon heuristique de nature sémiotique, mais s’avère d’autant plus d’actualité si l’on réfléchit, avec Dominique Camus, à la « prégnance du magique » à une époque comme la nôtre, où « on assiste à un développement des sciences techniques sans précédent dans l’histoire de l’humanité ». Face aux pistes proposées par le chercheur, qui propose d’échapper au cliché consistant à expliquer ce renouveau par la « crise de la conscience européenne », nous pensons que l’étude de la magie en tant que phénomène culturel, symbolique et textuel peut contribuer à comprendre pourquoi les êtres humains continuent à produire et à croire en des pratiques, des récits et des langages magiques. En abordant la magie à travers le prisme et des sciences du texte, comme le propose Cianci, mais aussi des sciences des images, nous prendrons donc en considération des propositions relevant de l’un des domaines suivants – ou qui se situent aux points d’intersection qui se dessinent entre ceux-ci :
- la littérature et la philologie : la relation complexe entre magie, religion et philosophie, ainsi que le rôle du magicien (du « goes » au « theourgos ») dans la société antique, à travers les témoignages issus de documents papyracques ou épigraphiques (papyri magicae, defixiones, etc.) et des œuvres littéraires ; la présence marquée de références à la magie dans la production littéraire de l’Antiquité et sa fonction dans la stratégie communicative des auteurs ; un tour d’horizon au sein de la littérature médiévale (lyrique, roman, lais, chanson de geste), mais aussi moderne et contemporaine – cette dernière, en particulier, dans ses liens avec la psychiatrie et la (para)psychologie – ainsi que, enfin, la science (herbiers, pharmacopée, astrologie, textes hermétiques originaux ainsi que leurs pastiches, imitations, reprises et réécritures telles que les Secrets de l’art magique surréaliste) tant sur la nature et la fonction des êtres magiques et des actes de magie que sur la réception des arts magiques, dans une perspective transnationale et comparatiste. Quels liens y a-t-il entre les représentations narratives et les conceptualisations des textes et des traités ? ;
- la linguistique, dans une perspective synchronique et diachronique, comme dans ses différents domaines – y compris, à titre d’exemple, l’onomastique, la linguistique des titres, la pragmatique (une perspective qui révèle toute sa richesse dès lors que l’on tient compte de la nature « performative » des incantations et des formules magiques), ainsi que l’étude des « seuils » (Genette) qui accompagnent les traités, les manuels, les grimoires, les légendes de tableaux, etc., approche encouragée par la coopération interdisciplinaire ;
- - l’art, le cinéma, le théâtre, la musique : à cet égard, on se souviendra, comme le souligne Cianci, de la présence, dans les manuscrits médiévaux, de véritables indications scéniques destinées à préciser les modalités d’une exécution correcte du rituel, ainsi que de la conception du sortilège comme « texte conçu pour donner lieu à une représentation déterminée », thématique qui s'inscrit dans les collaborations de recherche transnationales soutenues par le réseau ERUA. On rappellera également le lien intime entre la magie, le théâtre et le septième art (ce n’est pas un hasard si, à Paris, les premiers ont presque tous été reconvertis en salles de cinéma, y compris le célèbre théâtre Robert-Houdin), ainsi que de la place occupée par la magie dans les arts visuels, dans la musique et à l’opéra (un exemple parmi tant d’autres : Die Zauberflöte de Mozart).
Les propositions devront être envoyées le 15 octobre 2026 au plus tard aux adresses suivantes : irenezanot@gmail.com, c.geddes@unimc.it, m.difebo1@unimc.it, proflucabruzzese@gmail.com.
Elles devront comporter : le titre et le résumé de la proposition (2 000 caractères maximum, espaces compris), une brève note biographique du/de la candidat(e) (700 caractères maximum, espaces compris). Les résultats de l’appel à propositions seront communiqués au plus tard le 30 octobre 2026.
Le colloque, premier d’un cycle dont la deuxième édition se tiendra à l’Université Paris 8, se déroulera à l’Université de Macerata, membre de l'alliance européenne ERUA - European Reform University Alliance, du 24 au 26 février 2027. Il s’inscrit dans la thématique « Arts and Edges ».
Il n’y a pas de frais d’inscription. Les frais de déplacement et de séjour seront à la charge des intervenant·e·s.
13 agosto 2026